TRANSHUMANCE ARBORER – JOUR 2 – Refuge de Vassieux > Font d’Urle

Mercredi 19 mai 2021 – Font d’Urle
Aujourd’hui, on s’est réveillé.e.s au son de la voix de Leïna qui disait :
« Tu touilles papa, tu touilles ! », de l’accordéon et de la mandoline.
On a marché sur les crêtes et l’horizon s’est déployé devant nous.
On a suivi le pas des ânes faisant rouler les pierres, enjambant les troncs d’arbres dans le sous bois.
On a gravi la But Saint Genis pour se baigner dans la vue à 360°, se griser d’horizon encore.
On a mangé sous une averse de pleige et ramené le soleil en chantant.
On a vu une forêt d’algues sous marines.
On a croisé la tombe de Sylvie sous la hêtraie sans feuille.
On a skié sur les névés.
On a essayé de ne pas écraser les renoncules des Pyrénées venues parsemer les plateaux du Vercors. Nos pensées étaient violettes et les jonquilles par milliers.
On a soulevé les érythronium dents de chien pour voir le bleu de leurs pistils.
On a admiré la poudre de neige sur le grand Veymont, celui qui ressemble au chapeau-éléphant du Petit Prince.
On a frémi devant les orques de pierre et les vagues rocheuses.
On a invité dans nos conversations la Mongolie, la Jordanie et tous les pays de grands espaces.
On a savouré la danse des lumières sur les falaises, la course de l’ombre et de la lumière sous les nuages, le vent et le soleil sur la peau.
On a imaginé le petit peuple de pierres du château des Gagères et découvert une baleine blanche nichée dans une doline.
Bettina a porté quelques femmes sur sa croupe.
On s’est réjoui.e.s du ciel bleu de Chaud Clapier, rêvant des étoiles à venir, juste avant de se laisser surprendre par la grêle et la neige.
On a accueilli le Royans, le Diois, la vallée de la Drôme et Paris à la table du Champs des gamelles.
On a tricoté un plan B en séchant nos chaussettes et nos gants, et un plan C en réchauffant nos corps du dedans avec le thé à la menthe apporté par Bastien.
On a dessiné un cercle dans la salle Hors-sac.
Hors-sac pour celles et ceux qui peuvent y manger ce qui sort de leur sac.
Hors-sac comme les gros colis qui ne peuvent rentrer dans le sac du postier.
Sont sortis de notre sac ce soir : un homme nous guidant à travers les galeries et les noms des Chuats souterrains, une femme racontant le vol sonore des chauves-souris dans l’ombre de la lune, des images d’étoiles sur la toile, et les cordes sensibles d’un violon à vous faire frissonner dans les profondeurs de la chair.

On a partagé l’histoire écrite avec les mots convoqués par chacun.e en écho au mot Obscurité :

Quand vient l’hiver, elle se glisse dans l’intimité du temps. Dans la nuit du solstice, quand la lumière s’amenuise pour laisser la place aux mystères, elle descend dans la grotte, une bougie à la main. Elle se laisse guider par le tintement des gouttes d’eau, elle se glisse dans les profondeurs de la terre. Elle choisit une petite niche, s’y allonge, et souffle sur la flamme de la bougie. L’obscurité est intense. Derrière ses paupières, des rêves s’allument, ceux de maintenant, d’hier ou de demain. Des rêves comme autant de ciels étoilés. Dans l’invisibilité de la nuit souterraine sa respiration se calme et s’ouvre au monde sauvage. Surgissent le cri de la chouette et le chant du loup. Les chauves-souris volent autour de son visage et ébouriffent ses cheveux. Son coeur s’emballe aussi fort que lors de ces fêtes où la danse la tient éveillée jusqu’au petit matin. De ses mains, de ses pieds, de ses omoplates, poussent des cotylédons de hêtres, de chêne, de tilleul et de résineux. Une forêt primaire dans sa chair baignée de noir. Les sensations de son corps se décuplent, se prolongeant dans chaque branche, chaque racine. Les courants d’air soufflent dans les arbres et dessinent des ombres claires sur les parois. Dans le silence, les oiseaux nocturnes distillent leur chant en résonance. Elle sent son corps s’élever de branche en branche, jusqu’à atteindre la canopée. Le vertige la prend au milieu des petits bruits du monde animal des hauteurs. De ses mains elle écarte le brouillard, se glisse dans le couloir entre la nuit et le jour, elle marche droit devant elle, l’aube à l’horizon, elle marche d’éveil en éveil, à l’infini. Assise à la table de son petit déjeuner, elle boit une gorgée de café noir. Il y a là, contenue, toute l’épaisseur de cette nuit à plonger dans les racines de la Terre.

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