TRANSHUMANCE ARBORER – JOUR 5 – La Chapelle-en-Vercors > Saint-Martin-en-Vercors

Samedi 22 mai 2021
Autour de la table du café de la Chapelle en Vercors nous sommes cinq. Aujourd’hui, notre trio s’enrichit des présences de Franck et Chiara, le danseur et l’anthropologue du projet Chemins à ciel ouvert. C’est une journée de passage de relais qui commence. Nous leur partageons les invitations que nous avons imaginées pour cette balade sensible. Ils nous livrent leurs résonances. Dans ma tête me reviennent les crins de la crinière de Bettina que nous avons tressés avec Océane, lors d’une pause sur le sentier de Marignac à Vassieux. Un brin passe par dessus l’autre. Ils se croisent, se recouvrent, se chevauchent, se prolongent, et, ensemble, forment une même tresse.

La longue file de marcheurs et marcheuses dessine une rivière au milieu des champs qui s’éloignent de la Chapelle. Le simple fait de marcher aux côtés des ânes est une fête. Comme le dit Roberto Juarroz, Aujourd’hui je n’ai rien fait. Mais beaucoup de choses se sont faites en moi. (…) Ne rien faire sauve parfois l’équilibre du monde en obtenant que quelque chose aussi pèse sur le plateau vide de la balance.

Entouré.e.s par les arbres dans le premier petit espace forestier que nous avons croisé, nous avons fait silence. Nos têtes se sont déposées contre l’écorce, nos dos ont écouté le chant du merle noir, nos fesses ont savouré le coussin de mousse moelleuse. Derrière nos paupières les lumières du jour dansaient. Quand nous sommes reparti.e.s, nos pieds pesaient d’une autre manière sur le chemin.

Ici et là, nous avons semé des mots et des gestes, ralentissant le temps imperceptiblement, laissant la timidité des cimes nous enseigner la juste distance entre nous et le monde. Le silence a offert l’épaisseur de sa présence entre nos pas. Et le trille joyeux de Zelda agrémentait la profondeur d’une larme d’insouciance.

Au milieu de la forêt, les mouvements de Franck ouvraient notre regard sur ce coin d’ombre ou ce raie de lumière, la branche en équilibre sur sa tête dessinait de nouvelles architectures avec le monde vivant ici présent, ses variations de rythmes réveillaient la musique des feuilles et le chant du coucou. Comme des cairns posés sur le chemin, s’inscrivait sa danse-totem, sculpture vivante faite de terre et de chair, d’écorce et d’os, de mousse et cheveux. Jaïa habitait le mouvement, offrant sa blancheur majestueuse, créant un contre-point au bleu de Franck. Deux tâches de couleur réveillant les verts tendres et obscurs du sous bois.

Il n’y avait pas dans cette marche la somptuosité des grands espaces qu’offrent les plateaux, rien de grandiose, ni l’horizon à perte de vue, ni l’air pur des hauteurs qui vous grise. Il y avait la rondeur de la vallée, la fraîcheur du sous bois, la douceur d’une marche lente en famille. Une grande famille, pleine d’humains et de bêtes. En longeant le champ habité de chevaux inconnus, Lutin est allé les saluer un à un, museau contre museau. Juliette m’a dit que son âne croit être cheval. Ils sont tous venus le saluer et nous regarder passer. J’ai imaginé ouvrir la barrière pour que la famille s’agrandisse peu à peu. On lui a tout raconté à la famille. Un an et demi en un jour, c’était notre défi. Quelques bulles ouvrant des fenêtres sur nos traverses. On a même fait la conversation à la façon de Sylvaine et Jeannot. Tu vois, y avait vraiment toute la famille.

Sous le hêtre immense, Chiara a sussurré les ritournelles italiennes, Franck a caressé la terre jusqu’à faire apparaître une grande sphère. Nous avons plongé dans la galaxie terrestre à ciel ouvert, tourbillonné au gré de ses volutes de jambes dans les herbes folles, retenu notre souffle devant son équilibre vacillant sur les pierres de l’enclos. Perchée dans la ramure du grand hêtre, j’ai regardé le petit homme disparaître derrière les feuilles, réapparaître dans le champ. Il y avait le poids des corps de Magda et Déborah lovés contre les branches, et celui de l’attention tendue vers ce qui est à vivre. Dans l’air, les mots de nos actions passées virevoltaient avec les papillons. Là, suspendues au-dessus du sol, nous laissions la place à ce qui est en train d’advenir. Un instant, m’a traversé la folle impression d’être parmi ces dieux et déesses qui regardent le monde se créer sous leurs yeux, par leur souffle. Nous n’avions rien d’autre à faire que respirer. Respirer la joie de voir se déployer sur la terre une autre danse. Chiara chantait avec son corps, les sons sortant de ses omoplates, de sa nuque douce, de son déhanchement. Quelques rebonds de notes ont voltigé en écho de branche en branche, de bouche à bouche. Comme un parfum d’évidence.

A Saint Martin en Vercors, nous n’avons pas entouré le vieux tilleul. Les bruits de la route et de la terrasse nous ont poussés vers le jardin de ville. Dans la cabane enfantine, Lilou et Léna nous attendaient, le visage plein de rire. En un instant, j’étais projetée dans la cabane de Pont en Royans, prête plonger du haut du pont. Alors nous avons entouré le grand pin comme si c’était le fameux tilleul de 500 ans d’âge. Nous avons vécu l’enterrement de notre projet comme nous l’avions rêvé. Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir choisir comment accompagner sa propre mort. Dans le grand cercle, chacun.e a murmuré ce qu’ielle emporterait dans l’autre monde : aucun regret, quelques graines, un cheval, des voix et du bon son, un couteau pour couper le fil qui relie à la terre, … moi je laisse tout a dit Juliette. C’était joyeux de s’entraîner à imaginer notre mort. Je me suis dit que je ferais d’autres répétitions pour préciser les gestes de ma dernière danse. Dans le creux de la paume de nos mains, nous avons versé les graines des enfants de la Chapelle, et celles de Rachel aussi. Chacun.e a choisi son coin de terre où semer ses quelques graines, en écrivant ce qu’ielle enterre, sème et enracine. Et puis on a chanté et ri et levé nos verres à la santé des fleurs à venir.

Nous sommes reparties au crépuscule, accompagnées par les ânes. L’humidité du soir réveillait les parfums, les ânes attendaient les juments, la nuit enveloppait nos peaux. La chouette chantait.

Je me suis endormie avec le poème d’Anna de Noailles. Avec la douce sensation d’avoir habité chacun de ces vers au fil de la transhumance.

La vie profonde.
Recueil : Le cœur innombrable (1901)
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,

Et goûter chaudement la joie et la douleur

Qui font une buée humaine dans l’espace !

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang

Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.

— S’élever au réel et pencher au mystère,

Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,

Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,

Et comme l’aube claire appuyée au coteau

Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

Anna de Noailles

(1876-1933)